Thomas-Rebtato

Eléments de biographie de Thomas Rebutato

 

Thomas, Egildo REBUTATO, dit « Robert », prénom qu’il s’était choisi dans sa jeunesse, car il n’aimait pas le sien, et qu’il donna plus tard à son fils, était né à San Remo le 13 juin 1907, et passa sa jeunesse à Beausoleil, village situé au-dessus de la Principauté de Monaco. Plombier-Couvreur de profession, il s’installa comme artisan à Nice en 1940. De nature rebelle, il fit partie, tout naturellement, d’un groupe de résistants de la ville, jusqu’à sa libération le 27 août 1944.

Dès que les plages furent de nouveau accessibles, après leur déminage par les troupes françaises, il emmena la famille – son épouse Marguerite et les enfants Monique et Robert – se baigner et pique-niquer, tous les dimanches d’été, sur la plage du Buse à Roquebrune Cap Martin, en compagnie de deux autres familles, voisins d’immeuble. Lui-même retrouvait sa passion de la pêche, en compagnie de son ami « Pierrot », à bord d’un « pointu » dont ils avaient fait l’acquisition et qui était ancré au port de Monaco. Et quelquefois, la soirée du dimanche se prolongeait autour d’une bouillabaisse, cuisinée sur la plage !

Très vite l’idée vint à Thomas Rebutato d’acquérir un petit terrain, à proximité de la plage, afin d’y construire un « cabanon » de pêcheur lui servant à entreposer le matériel du pique-nique dominical et le matériel de pêche. Cette opportunité s’offre à lui en 1947, sous la forme d’une parcelle de plus de 1.000 m2, recouverte d’une végétation broussailleuse, mais situé à 300 m de l’extrémité du Buse, en contrebas du sentier « des douaniers », descendant en pente vers les rochers et jouxtant une construction « moderne », dite « la villa blanche », qui appartient à un architecte parisien, Jean Badovici .Dès le terrain acquis de la famille Devissi, Thomas se met en devoir de le nettoyer…. et découvre qu’il est constitué de quelques belles « restanques « , terrasses encore plantées d’agrumes et de vignes. Très vite également, il imagine de créer un lotissement de 6 cabanons de 25 à 30 m2, qu’il aurait revendus, pour n’en conserver qu’un. Il fait appel à un architecte, et un prototype est construit en 1948-1949 …… mais le destin en décide autrement.. Des circonstances imprévues le conduisent à liquider son entreprise et à investir le cabanon prototype pour le transformer en restaurant et se consacrer à la cuisine, fort sans doute d’un atavisme paternel : Joseph Rebutato avait exercé le métier de maître d’hôtel sur les paquebots transatlantiques.

Ainsi est née, en juillet 1949, l’enseigne « L’Etoile de Mer – Chez Robert ».

Une véritable aventure, si l’on imagine que l’établissement n’était accessible que par un chemin de terre d’environ 700 m, uniquement piétonnier, qu’il n’y avait pas encore l’eau courante sur le terrain – Jean Badovici acceptait qu’on vienne s’approvisionner, à l’aide d’arrosoirs, au robinet de la « cuisine extérieure » de la villa blanche -, qu’en l’absence d’électricité on s’éclairait le soir à l’aide de lampes à acétylène, et qu’on avait fait l’acquisition, pour cuire les repas, d’une belle cuisinière à bois et charbon ! …. Sans compter la nécessité, pour conserver les aliments et servir des boissons fraîches, de transporter chaque jour sur un charreton à bras, depuis la gare où elles étaient livrées, des barres de glace vive !!!!

Mais l’adage dit bien que la fortune sourit aux audacieux…… le jour de l’ouverture, Thomas Rebutato, secondé par le petit Robert (12 ans), mobilisé pendant ses vacances scolaires pour le service, voit arriver, à 10 heures du matin un premier client, hôte de Jean Badovici, qui vient négocier la pension d’une dizaine de personnes pour une semaine. Marché conclu, on se présente : Le Corbusier, Rebutato. Ce jour là commence l’histoire d’une relation humaine entre deux personnalités disparates : l’architecte prestigieux, auquel l’Unité d’Habitation de Marseille, en cours de chantier, va donner une renommée populaire, et qui concevra dans les quinze années suivantes ses projets emblématiques (Chandigarh, Ronchamp, la Maison du Brésil, le Couvent de la Tourette….), et l’artisan reconverti, qui va façonner, avec sa créativité et son bon sens, un lieu de convivialité pour les promeneurs du bord de mer, dont la simplicité servira idéalement la beauté du site surplombant les rochers et la mer, et qui séduira l’architecte.

En juillet 1949, commence ainsi l’histoire de l’Etoile de Mer, restaurant de spécialités niçoises et familiales, de type « caboulot » de bord de mer, que d’aucuns dénommeront, bien plus tard, « guinguette », comme si on se trouvait en banlieue parisienne…. Mais il faut dire que le terme, plus approprié, de « cabanon », sera réservé à son illustre voisin ! En effet, Le Corbusier, avec son épouse Yvonne, adoptera le lieu, dès le mois d’août 1949, lorsque, après avoir quitté la maison de Jean Badovici, ils s’installeront dans une chambre de location, sous les oliviers, juste au-dessus de l’Etoile de Mer, dont ils deviennent les hôtes attitrés. Ils reviendront l’été suivant, au moment où Marguerite abandonne la ville, pour venir officier aux fourneaux. En août 1950, Le Corbusier peindra sur place un panneau de bois de 1m x 1m, représentant Thomas en casquette et tablier de restaurateur, faisant face à André, le pêcheur d’oursins, il y inscrira le titre « A l’Etoile de Mer règne l’amitié », le donnera à son ami « Robert » pour l’installer sur la façade du bar-restaurant, et pour faire bonne mesure, il encadrera le tableau d’une peinture murale. Le tableau restera dehors, accroché à la façade, été comme hiver, pendant plus de 20 ans, jusqu’à la mort de Thomas en février 1971. Juillet 1952 : montage du « Cabanon », préfabriqué en Corse par l’Entreprise de menuiserie BARBERIS, sur les plans de Le Corbusier, qui a obtenu de Rebutato l’autorisation de s’adosser à l’Etoile de Mer, et d’ouvrir une porte de communication donnant directement dans la chambre à coucher de Marguerite et Thomas …. pour les jours de mauvais temps, car, outre la période d’été, les Le Corbusier viendront désormais à Noël et à Pâques faire un halte de quelques jours au Cap Martin…. et pour éviter les clients de la terrasse, en passant par la cuisine.

Sitôt le Cabanon achevé, Le Corbusier reprend ses pinceaux pour réaliser une peinture murale dans le couloir d’entrée, et, dans le même élan, de l’autre côté de la paroi où se situe la porte de communication, une peinture représentant la famille Rebutato. Le décor est planté, reste à régler le problème foncier ! Le Corbusier offre à « Robert » d’acquérir la parcelle de terrain où a été implanté le Cabanon, contre la réalisation de 5 « unités de camping » sur l’un des « jeux de boules » de la propriété Rebutato ; ce sont des unités de logement, spartiates mais fonctionnelles, dérivées des principes appliqués au Cabanon. Elles seront construites sur pilotis, toujours par BARBERIS, pendant l’été 1957. Quant à l’acte notarié de cession foncière, il ne sera régularisé qu’en janvier 1961 !!

De 1957 à 1970, Thomas et Marguerite exploiteront les Unités de Camping pour y accueillir des pensionnaires en vacances, attirés par une vie non conventionnelle et proche de la nature, amateurs de pêche, de bains de mer et de soleil. Chaque été voyait revenir des habitués, qui côtoyaient sur la terrasse de l’établissement nombre de curieux espérant apercevoir « Corbu ». Celui-ci, même après le décès d’Yvonne en octobre 1957, et jusqu’à sa propre disparition au large du Buse, en août 1965, séjourna au moins trois fois par an dans son Cabanon, pour se reposer, se baigner en été, travailler à ses projets d’architecture, et surtout peindre et dessiner.

 

Thomas et Marguerite, très fiers, bien entendu, de leur proximité avec cet illustre personnage, ont su lui offrir un accueil familial, tout en veillant à protéger sa tranquillité et à ne pas dépasser les bornes de la familiarité.

Très affecté par le départ de son grand homme, Thomas est décédé en février 1971, à l’âge de 63 ans, laissant Marguerite poursuivre l’exploitation. L’activité du restaurant avait été arrêtée, mais on accueillait désormais à l’Etoile de Mer des locataires « en meublé », qui logeaient dans les unités de camping, disposaient des cuisines que Thomas avait fait aménager sous les pilotis, et d’une installation sanitaire collective. On continuait à recevoir des clients au bar : boissons et sandwiches. Après l’été 1985, Marguerite, malade, fut contrainte de cesser toute activité. Elle disparaîtra à son tour en avril 1987.

 

Monique, Robert, et son épouse Magda, se sont persuadés rapidement que l’Etoile de Mer était le pivot d’un site exceptionnel, entre le Cabanon de Le Corbusier, et la « villa blanche » dont on avait peu à peu appris la dénomination cabalistique de E.1027 et le rôle de Eileen Gray dans la conception. Lorsque finalement, l’acquisition de E-1027 par le Conservatoire du Littoral, avec la participation de la Mairie de Roquebrune Cap Martin, fut concrétisée pour en assurer la sauvegarde, les Rebutato ont mené à bien leur projet de donation à l’Etat du terrain et des bâtiments constituant l’Etoile de Mer, avec l’objectif de faire naître une entité patrimoniale inscrite dans l’histoire de l’architecture du 20ème siècle, et un lieu de culture. L’acte de donation a été signé le 27 septembre 2000.

 

Robert Rebutato