Restaurer E.1027,  ‘la maison en bord de mer’

Pourquoi ‘sauver’ des œuvres d’architecture ? S’agit-il d’un acte d’archéologie qui consisterait à fouiller les ruines afin de savoir tout ce qui s’est produit le long de la vie du bâtiment ? Est-ce plutôt une question de jugement esthétique : il s’agirait alors de (re)créer quelque chose de beau pour l’éventuel plaisir des visiteurs ? Et comment prendre en compte les intentions de l’artiste ? La théorie actuelle de la conservation mêle la recherche du vrai et celle du beau, sans éviter quelquefois des confusions. Si l’archéologue cherche, documente et interprète, couche par couche, recouvrant souvent le site après son passage pour le protéger, le conservateur se voit dans la nécessité de mettre le site dont il a la charge en condition d’être visité. De cela découle toute une série de compromis entre mise aux normes et authenticité. De nos jours, la conservation s’efforce de présenter un palimpseste révélant les strates successives témoignant des aventures d’un bâtiment au fil du temps, tout en essayant de respecter les intentions des créateurs. Mais comment combiner unité de forme et d’espace avec présentation diachronique de l’œuvre ? Des choix sont inévitables.

Prenons le cas de la célèbre maison E.1027 construite pour eux-mêmes par Jean Badovici et Eileen Gray à Cap Martin-Roquebrune (1926-1929) et demandons-nous où réside sa valeur historique et esthétique ? Est-ce dans les qualités d’une architecture néo-corbuséenne, dans le mobilier fixe et mobile, ou encore dans les quelques peintures murales ajoutées par Le Corbusier en 1938-39 ? Bâtiment et peintures sont protégés au titre des monuments historiques et tous deux font l’objet d’une restauration méticuleuse(1).  Mais le mobilier, partie intégrante du projet d’Eileen Gray qui est reconnue comme un des plus grands designers du XXe siècle, ne figure pas sur la liste des éléments à protéger et n’est donc pas inclus dans le programme de protection.

Figure 1 La maison au bord de mer E.1027, fin du chantier de restauration de l’extérieur (Ph. Tim Benton décembre 2009)

Pourquoi visitera-t-on la maison au bord de mer ? Rendue fameuse par le volume spécial de L’Architecture Vivante, publié en 1929, elle est considérée comme un des intérieurs les plus parfaits et les plus intrigants du XXe siècle, chaque détail étant (re)pensé et inventé en fonction des gestes des habitants. Le dialogue publié dans le volume de l’Architecture Vivante – ‘De l’éclectisme au doute’ – constitue une critique du modernisme fonctionnaliste, considéré comme ‘un passage’ vers ‘le pathétique de cette vie moderne’. Ainsi celui des personnages dans lequel on reconnaît Eileen Gray explique-t-il :

« Il n’est pas de création architecturale à proprement parler qui ne soit une unité organique. Mais alors qu’autrefois l’unité était toute extérieure, il s’agit de la faire aussi bien intérieure et embrassant les moindres détails(2).»

Au lieu d’un ‘seul corps de métier ’ – le slogan de Le Corbusier -, Eileen Gray envisageait comme une unité meubles fixes, mobiles et architecture. C’est donc cette unité qu’il faut recréer, ce que la théorie du palimpseste rend difficile. Ainsi, au cours du chantier de restauration dirigé par Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des monuments historiques et responsable de la conservation du bâtiment, a été découverte une composition polychrome sur le mur nord de la grande salle.

Figure 2 Le mur nord de la salle, E.1027, restauré par monsieur Pierre-Antoine Gatier (photo Tim Benton, 1 avril 2010)

Cette composition, qui n’a jamais été documentée photographiquement, a certainement existé, mais le moment de sa réalisation reste mystérieux. Peut-être s’agit-il d’un essai – évoquant les polychromies de de Stijl qu’Eileen Gray admirait – ensuite effacé avant la publication de l’Architecture Vivante en 1929 ?

Figure 3 Salle en 1929 (L’Architecture Vivante)

Neuf ans après, en 1938, au cours d’un séjour avec Badovici dans la maison de Roquebrune, Le Corbusier a ajouté une de ses peintures sur la cloison blanche du fond.

Figure 4 Le Corbusier, peinture murale sur le mur cloison séparant la salle de la chambre d’eau (avant restauration) (photo Tim Benton)

Il est évident que l’unité esthétique qui rayonne dans la photo de 1929 ne se retrouve pas dans la restauration qui veut révéler simultanément différents moments de la vie de cette maison. La distance est d’autant plus grande du fait de l’absence de tout ameublement, appliques, rideaux et de ces ‘moindre détails’ si chers à Eileen Gray.

Une étude posant la question de la restauration éventuelle du mobilier, fixe et mobile, a été confiée par le Conservatoire du littoral(3) à l’Association pour la sauvegarde du site Eileen Gray et Le Corbusier à Roquebrune-Cap Martin. En décembre 2009, celle-ci a produit un rapport proposant la reconstruction soigneuse de cinq des meubles fixes – donc des restitutions d’après les photos et documents graphiques dont on dispose – remis en situation de fonctionnement dans la maison. S’y ajouterait une sélection de reproductions des meubles d’Eileen Gray évoquant l’invention de l’architecte-designer. Ainsi la maison offrirait-elle aux visiteurs un aperçu de la conception originale, tout en respectant le droit d’exister des ajouts postérieurs.

Aujourd’hui les restaurations des peintures et de la maison sont presque terminées, un sauvetage dont on ne peut que se réjouir. Reste à trouver les moyens, à la fois financiers, administratifs et humains, pour engager la phase si importante de la restitution du mobilier de la maison E1027. La notoriété d’Eileen Gray suffira-t-elle à susciter l’intérêt des sponsors pour aider la commune de Roquebrune et le conservatoire à transformer l’essai ?

Tim Benton

Restauration de la maison E.1023 à Roquebrune-Cap Martin, créée pour eux-mêmes par Jean Badovici et Eileen Gray en 1926-29. Restauration : Pierre-Antoine Gatier architecte en chef des monuments historiques, 2009.

1 – Maitre d’ouvrage : le Conservatoire de l’Espace Littoral et des Rivages Lacustres et la commune de Roquebrune-Cap Martin.

2 -  Gray, E., Badovici, J., E.1027 Maison en bord de mer, L’Architecture Vivante, 1929, p. 6.

3 – Commande du Conservatoire de l’Espace Littoral et des Rivages Lacustres du 8 septembre 2009, le rapport est le produit d’un groupe d’études: Robert Rebutato, Jean-Michel Bossu, Alain et Monique Baillon et Tim Benton.

Cet article a été publié dans le Bulletin Archiscopie d’octobre 2009.