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Les articles et essais publiés dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs>
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Jean Badovici,
un aperçu de son goût pour l’architecture navale

Pendant la guerre, au hameau de la Goulotte près de Vézelay, dans le  milieu artistique des Cahiers d’Art, des architectes, poètes et peintres se retrouvent. Parmi les personnages  familiers de Christian Zervos et de sa femme, un personnage très mince, au physique jeune, en marge, semblant « venu de Transylvanie » enthousiasme leur fille adoptive[1], alors âgée de 13-14 ans. Comme à la Goulotte elle est instruite par cours particuliers, c’est Jean Badovici né en Roumanie qui est chargé d’être son professeur. Il lui enseigne la géométrie. Les figures de perspective qu’il trace pour elle l’ enchantent. Son élève le présente comme un « ingénieur maritime, architecte naval ».  Celui-ci, en dépit de l’ironie de son entourage, passe obstinément le plus clair de ses nuits à « cogiter sur les plans d’un navire insubmersible ». Le jour où il raconte un rêve : -« il a vu sa mère périr noyée », seule la jeune fille l’écoute. Ce rêve s’avèrera être une « transmission de pensée, irréfutable » car sa mère va réellement mourir lors d’une inondation en Roumanie. Le Ministère de la Marine qui l’y avait « envoyé en mission pour une installation portuaire fluviale » va publier ses brevets d’invention (concernant essentiellement la sécurité en mer)(2)

Si on remonte dans le temps, dans les années 30, on savait déjà que Badovici avait proposé ce canot de sauvetage ingénieux car incorporé à la proue d’un navire. Exposé en 1937 à l’Exposition internationale des Arts et des Techniques, il avait été publié par son complice, Le Corbusier, dans  « Des canons, des munitions ? Merci ! Des logis  s.v.p. ». La revue Casabella en montrait aussi quatre croquis en mai 1982  sous la plume de Jean-Paul Rayon et de Brigitte Loye.

Dans les années 20, lors de la concrétisation de leur « Maison en bord de mer » à Roquebrune Cap Martin, Eileen Gray et Jean Badovici ont voulu exprimer leur intérêt pour le monde maritime : l’invention de la coursive à bastingage de la construction architecturale en témoigne. A-t-il été le témoin d’inondations ravageuses dans son enfance ? Y avait-il une sorte d‘’option’’ architecture navale qu’il aurait pu suivre à l’Ecole Spéciale, aux Beaux-Arts ou ailleurs à Paris  pendant ses études? Eileen Gray, elle -par sentiment amical, amoureux, voire maternel ?-  a collectionné, généreusement sans doute pour son plaisir à lui, à l’intérieur de la villa, les éléments de ce monde qu’elle a expérimenté par ses voyages effectués avant 1926 : fauteuil « Transat »,  tapis « Marine d’abord », tapis noir qui reprend en blanc la jauge des coques de navires, carte marine et son inscription baudelairienne de «L’Invitation au voyage », tablettes pliantes des têtes de lit, petit hublot  suite à sa réflexion sur l’espace minimum inspiré des cabines de bateau, armoire sur le modèle de l’armoire de bateau Compactom, Et comme  l’intérieur et l’extérieur fusionnent face à la mer, on retrouve : sur le toit-terrasse, un mât et son fanion,  fixée sur la toile de bateau du « bastingage », une bouée de sauvetage. Et enfin, en haut de l’escalier de la façade Sud, un hamac, comme sur certains bateaux.

Toutes ces réalisations peuvent être lues comme la matérialisation d’un même monde qu’ils aiment l’un et l’autre et qui a marqué la conception de la villa. Qui des deux personnages a fait quoi ? Basée sur le goût commun d’un monde naval, leur conception de ce bateau amarré à Roquebrune Cap Martin semble réellement partagée.

Monique Baillon - Décembre 2013

 


[1] Dans la littérature les allusions à Jean Badovici sont choses rares. De ce point de vue, la publication post-mortem des « souvenirs » d’une personne qui l’a connu est exceptionnelle : Yvette Szczupak-Thomas,  Un Diamant brut, Vézelay-Paris 1938-1950, récit ;,  Editions Métailié – Points, Paris, 2008, 495 p.

[2] On lira sur ce sujet l’article de Jean-François Archieri : ‘’Jean Badovici : une histoire confisquée’’, dans le catalogue de l’exposition sur Eileen Gray dirigée par Cloé Pitiot au Centre Pompidou en 2013

 

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Une maison légendaire séquestrée par négligence

Michael Webb [Architectural Review 07/04/2013]

Eileen Gray se retournerait dans sa tombe au cimetière du Père Lachaise si elle pouvait voir sa première et plus réussie maison telle qu’elle est aujourd’hui. En 1929, elle achève E.1027, une villa blanche compacte perchée sur les rochers de Cap Martin, face à la rade de Monaco. Vandalisée et abandonnée à la fin des années 1990, elle est achetée par une agence gouvernementale française et déclarée monument historique en 2000.

L’architecte Renaud Barrès, qui avait écrit sa thèse sur la maison, prépare alors un plan de restauration détaillé avec Burkhardt Rukschcio, architecte qui a remporté un prix Europa Nostra pour sa restauration des constructions d’Adolf Loos à Vienne et à Prague. Mais ils se retirent du projet lorsque Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des monuments historiques encharge de la région, fait jouer son droit à restaurer la maison, même s’il n’a pas d’expérience sur des constructions modernes. Ce dernier dépense 600 000 € sur six ans pour réaliser une restauration incomplète que des experts indépendants estiment gravement imparfaite. Au cours des quatre dernières années, la maison reste close, et mise à part quelques visites symboliques, fermée au public. Les serrureries rouillent, des fissures réapparaissent dans les murs, et peu d’entretien est fait.

C’est un triste sort pour une icône unique de la modernité, une oeuvre d’art total que Eileen Gray a construite durant plus de trois ans comme un refuge loin de Paris et qu’elle avait l’intention de partager avec son mentor et amant, Jean Badovici. E.1027 est un code fait de leurs noms, et Gray a intégré dans la construction les conseils de Badovici sur des questions techniques, même si la conception est la sienne, ce que ses confrères de l’époque n’arrivaient pas à croire. Dans les mêmes années, Charlotte Perriand, postulant pour un emploi chez Le Corbusier, s’était vue répondre: «Mademoiselle, ici nous ne brodons pas de coussins. ». Le maître affichera la même arrogance en 1938-39 alors qu’il se trouve invité par Badovici à E.1027, en recouvrant huit murs nus avec des peintures murales pompeuses. Gray en sera indignée et cessera ses relations avec Le Corbusier. Plus tard, ce dernier construira son Cabanon sur un terrain voisin pour ses propres séjours d’été, et s’y noiera pendant une baignade au bord de la plage en-dessous, en 1965.

Comme Perriand, et Lilly Reich qui travailla avec Mies, Gray humanisa le modernisme, en magnifiant l’habitabilité au-delà des principes abstraits. «L’architecture extérieure semble avoir intéressé les architectes d’avant-garde aux dépens de l’architecture intérieure», écrit-elle en 1929. «Comme si une maison devait être conçue pour le plaisir des yeux plus que pour le bien-être des habitants. » Des années plus tard, elle notera que «la pauvreté de l’architecture moderne découle de l’atrophie de la sensualité».

Comme l’illustre et le décrit en 1929 une édition spéciale de la revue fondée par Badovici, L’Architecture Vivante *, la maison est sensuelle et rigoureuse. Elle suit les cinq points de Le Corbusier – un bloc blanc éclatant, construit sur pilotis, avec un toit terrasse, des fenêtres horizontales et un plan libre – mais elle va beaucoup plus loin. Le mobilier et les nombreux équipements que Gray dessine pour la maison sont tous conçu et placés dans l’espace pour plus de commodité. De subtils accents de bleu se réfèrent à la Méditerranée, mise en scène par des auvents de toile à bateau. Les chambres donnent sur des terrasses ou le jardin, et des paravents articulent le séjour, cachant l’entrée ou une douche. Des touches d’humour abondent: une bouée de sauvetage suspendue sous la balustrade, comme s’il s’agissait d’un bateau, des injonctions au pochoir sur les murs: «ENTREZ LENTEMENT» ou «DEFENSE DE RIRE».

La maison était un portrait de son créateur et de la vie qu’elle voulait avoir sur place. On trouve un lien de parenté avec la maison Schröder de Rietveld à Utrecht, la maison-atelier des Eames à Los Angeles, et d’autres habitations d’approches personnelles, bien plus qu’avec les manifestes universels érigées par d’autres modernistes.

Pourquoi un tel chef-d’oeuvre a-t-il été si pauvrement traité? Chaque partie concernée avait pourtant les meilleures intentions. La propriété a été achetée par le Conservatoire du Littoral, qui protège le littoral français (12 pour cent aujourd’hui) des aménagements catastrophiques qui ont défiguré une grande partie de la Côte d’Azur. Il a délégué la gestion des lieux à la commune de Roquebrune-Cap-Martin, qui avait financé une grande partie de l’acquisition. Le maire voulait confier à Barrès et Rukschcio la restauration, avec un projet complet et à un juste prix, mais il a été contraint d’accepter l’architecte du ministère de la Culture, en échange de la moitié du financement des travaux.

Gatier voulait honorer Eileen Gray, déclarant que «mon travail est de conserver ce qui a survécu, plus que de restaurer : une intervention minimaliste». Malheureusement, il s’est écarté de sa promesse. originaux ont été remplacés par des produits actuels, les escaliers extérieurs et l’auvent en toiles à bateau et tubes d’acier ont été reconstruits sur de mauvaises dimensions. Gatier a aussi peint un mur du séjour avec des couleurs qui ont peut-être été testées par Gray, mais qui n’apparaissent pas dans les photographies de 1929. Plusieurs experts de la restauration moderne sont du même avis que l’analyse critique réalisée par Barrès et Rukschcio. John Allan de Avanti trouve «des preuves troublantes d’un projet qui a été mal conçu et mal exécuté».

Les plus petites pièces et le jardin ne sont pas encore restaurés, et l’intérieur est vide. Des choses ont été faites, la maison est en bien meilleur état qu’elle ne l’était en 1999, mais le chef-d’oeuvre de Gray exige un niveau d’authenticité et de détails minutieux qui est actuellement absent.

Dès le début, il y a eu une absence de leadership et de supervision. Le comité de pilotage de dix délégués de l’État et de représentants locaux a été incapable de remettre en question les choix de Gatier ou de revoir la qualité de fabrication. La commune a obtenu un contrat de gestion en 2010, mais n’avait pas les fonds, le personnel et l’expertise nécessaires pour exercer cette responsabilité. Le contrat n’a pas encore été renouvelé et la commune serait bien avisée de conserver la propriété, mais de confier le fardeau de la gestion à une fondation à but non lucratif. Cela pourrait se développer au sein de l’association locale l’Étoile de Mer qui a été créée dans les années 1990 pour protéger l’ensemble du site avant même que celui-ci soit racheté par l’Etat.

La pression monte pour que les choses bougent. La Fondation Le Corbusier est un ardent défenseur du changement. Docomomo a appelé à l’action et offert son aide. Le Monde a publié un article cinglant. Une cinéaste irlandaise, Mary McGuckian, intégrera la maison dans The price of Desire, son long métrage sur Gray, et qui devrait susciter l’intérêt du public pour cette belle endormie. Il est essentiel que soit confiée à une entité responsable la tâche de recueillir des fonds pour maintenir et administrer E.1027, corriger les erreurs et compléter la restauration, tandis que seront formés des guides spécialisés pour organiser des visites du site. Gray, et ses innombrables admirateurs, ne méritent pas moins.

 

* Réédité par les Éditions Imbernon, 2006.

Une splendide biographie de Peter Adam, Eileen Gray, architecture/design (Harry

Abrams, édition révisée en 2000) resitue E.1027 et les maisons ultérieures de Gray dans

le contexte de sa vie et son travail.

UNLOCKING E.1027

A legendary house sequestered by neglect

 

By Michael Webb                      [Architectural Review   4.7.2013]

Eileen Gray would be spinning in her grave at Père Lachaise if she could see her first and best house as it is today. In 1929, she completed E.1027, a compact white villa perched on the rocks of Cap St. Martin, looking out to the harbor of Monaco. Vandalized and abandoned in the late 1990s, it was bought by an agency of the French government and declared a historic monument in 2000. Architect Renaud Barrès, who had written his thesis on the house, prepared a detailed restoration plan, and was joined by Burkhardt Rukschio, an architect who won a Europa Nostra award for his restoration of Adolf Loos buildings in Vienna and Prague. They withdrew when Pierre-Antoine Gatier, chief architect for historic monuments in the region, asserted his right to restore the house even though he had had no experience with modern buildings. He spent 600,000 euros over six years on an incomplete restoration that outside experts consider seriously flawed. For the past four years the house has been shuttered, and, but for a few token visits, closed to the public. Metalwork is rusting, cracks have reappeared in the walls, and there has been little maintenance.

It’s a sad fate for a unique icon of modernism, a total work of art that Eileen Gray created over three years as a refuge from Paris that she planned to share with her mentor and lover, Jean Badovici. E.1027 was a code for their names, and she accepted his advice on technical issues, but the design was hers—though contemporaries were reluctant to believe it. In the same years, Charlotte Perriand applied for a job with Le Corbusier, and was told, “mademoiselle, we don’t embroider cushions here.” The master displayed the same arrogance in 1938-39 when he was staying at E.1027 as a guest of Badovici, and painted eight bare walls with gaudy murals. Gray was outraged and banished him. He later built Le Cabanon on a neighboring plot as his own summer retreat, and died while swimming from the beach below in 1965

Like Perriand, and Lilly Reich who worked with Mies, Gray humanized modernism, emphasizing livability over abstract principles.  “Exterior architecture seems to have interested avant garde architects at the expense of the interior,” she wrote in 1929. “As though a house ought to be conceived more for the pleasure of the eyes than for the comfort of the inhabitants.”  In later years she observed that, “the poverty of modern architecture stems from the atrophy of sensuality”.

As pictured and described in a special 1929 edition of Badovici’s magazine, L’Architecture Vivante *, the house is sensual yet rigorous. It follows Le Corbusier’s five points–a crisp white block, raised on pilotis, with a flat roof, horizontal windows and an open plan–but it goes much further. The furnishings and many built-ins that Gray designed for the house are all configured and located for convenience. Subtle accents of blue refer to the Mediterranean, which is framed by sailcloth awnings. Rooms open onto terraces or the garden, and screen walls articulate the main salon, concealing the entry and a shower. Witty touches abound: a lifebelt suspended beneath the pipe railing balustrade, as though this were a boat; and stenciled injunctions—“entrez  lentement” and “défense de rire.” The house was a portrait of its creator and the life she meant to live there. It is a cousin of the Rietveld-Schröder house in Utrecht, the Eames’s house-studio in Los Angeles, and other personalized dwellings, more than the universal statements that other modernists were erecting.

Why has such a remarkable achievement been so shabbily treated?  Everyone concerned had the best of intentions. The property was purchased by the Conservatoire du Littoral, which preserves 12 per cent of  the French coastline from the kind of crass development that has disfigured much of the Côte d’Azure. They delegated ownership for to the Commune of Roquebrune-Cap-Martin, which paid its share. The mayor wanted Barrès and Rukschio to do the restoration, holistically and at a fair price, but was pressured to accept the choice of the Ministry of Culture, which demanded its own appointee in return for half the funding.

Gatier wanted to honor Eileen Gray, declaring that “my job is to conserve what has survived, rather than restore it—a minimalist intervention.”  Unfortunately, he has strayed from that promise. Original glass and light switches have been replaced by modern versions; exterior stairs and pipe rails have been reconstructed in the wrong dimensions. Gatier painted a wall of the salon in colors that may have been tested by Gray but do not appear in the 1929 photos. Several modern restoration experts agree with the critical report prepared by Barrès and Rukschio. John Allan of Avanti finds “disturbing evidence of a project that was poorly conceived and inadequately executed”. The smaller rooms and garden are still unrestored, and the interior is bare. Useful progress has been made—the house is in much better shape than it was in 1999—but Gray’s masterwork demands a level of authenticity and meticulous detailing that is presently missing.

From the start, there has been an absence of leadership and supervision. The steering committee of ten state and local representatives was unable to question Gatier’s choices or review the quality of workmanship. The Commune was given a management contract through 2010, but lacked the funds, staff, and expertise to exercise that responsibility. The contract has not yet been renewed and the Commune is being advised to retain ownership but pass the burden of management to a non-profit foundation. This might grow out of the local Association Étoile de Mer that was established in the 1990s to safeguard the entire site even before it was purchased by the state.

Pressure for action is building. The Le Corbusier Foundation is a strong advocate for change. Docomomo has urged action and offered its help. Le Monde published a scathing article. An Irish filmmaker, Mary McGuckian, will incorporate the house in The Price of Desire, her feature on Gray, and that should stir public interest in this sleeping beauty. It’s essential that a responsible entity be entrusted with the task of raising funds to maintain and administer E.1027, correcting errors and completing restoration, while training docents to conducts tours of the site. Gray, and her countless admirers, deserves no less.

* Republished by Éditions Imbernon, 2006. Peter Adam’s splendid biography Eileen Gray, Architect/Designer (Harry Abrams, revised edition 2000) puts E.1027 and Gray’s later houses in the context of her life and work.

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Les apostilles d’Eileen Gray à E-1027

 

 A même les murs intérieurs de sa villa tout juste terminée, Eileen Gray, munie de pochoirs et d’encres, multiplie à plaisir les inscriptions. Imaginant peut-être des amis arriver dans cette maison, elle qui en a été l’architecte-designer pense à toutes sortes d’inscriptions pour les invités.

Comme une apostille est mention complémentaire ou explicative faite en marge d’un acte chez le notaire, Eileen Gray, perfectionniste, peaufine ainsi cette villa E-1027.

Que disent ces apostilles en marge de son ‘’acte de designer’’ ?

Bonne photographe, Eileen Gray nous donne à lire ses inscriptions sur les photographies destinées à L’Architecture Vivante, dont le numéro spécial Maison en bord de mer est publié l’hiver 1929 par Jean Badovici.

 

La première ‘’apostille’’ d’E-1027 qui accueille le visiteur est celle-ci :

E N T R E Z   L E N T E M E N T

 Pourquoi cette demande inscrite dès l’entrée intérieure de la villa ? Eileen Gray appréhende-t-elle une réaction intempestive qui résulterait d’un effet de surprise? Elle préfère devant le  design qui pourrait en surprendre plus d’un que le visiteur prenne son temps afin de s’habituer à cette nouveauté. Aussi, tient-elle à ajouter, toujours dans l’entrée

D e f e n s e   d e   r i r e

En entrant, on se débarrasse de son vêtement sur une barre d’acier nickelé ou on pose son chapeau de soleil sur d’insolites supports de ficelles,

C h a p e a u x lit-on en inscription latérale. Immédiatement le regard est conquis par la lumière qui vient de la baie vitrée, en face. Le meuble en épine-paravent qu’elle a conçu joue son rôle : imposer un espace transitoire d’attente avant la découverte de l’espace de séjour révélé au tournant sur la droite. Là l’ambiance générale y est particulière, c’est la sienne, Eileen Gray y est préparée,  ses meubles peuvent étonner.

Par écrit, le double conseil de lenteur et d’indulgence  laisserait  supposer que le visiteur dans sa précipitation pourrait arborer ne serait-ce qu’un petit sourire ironique. Ne pas être comprise d’emblée, telle est peut-être ici la crainte de cette femme que ceux qui l’ont rencontrée s’attachent à décrire comme timide et réservée :«…un désespoir masqué la fait rompre avec le succès » écrira à son propos Andrée Putman dans les Cahiers de l’Energumène.

Dans une interview tardive donnée en 1973 à la revue L’Estampille, elle déclare, dans sa Galerie Jean Désert, avoir voulu «vendre non seulement mes pièces laquées qui étaient toujours des pièces uniques, mais aussi des meubles de série, plus simples. Le public d’alors se montrait très indifférent aux créations contemporaines. J’ai fermé ma boutique et dessiné des meubles et des tissus.» Il lui semble en conséquence préférable, sans heurter, de guider la perception et pourquoi pas de livrer par écrit quelques laconiques conseils. Encore heureux pour elle que les visiteurs d’E-1027 soient aussi des artistes, ses voisins de la Côte d’Azur : Fernand Léger qui vient d’Antibes et le peintre et architecte Le Corbusier amoureux du paysage méditerranéen.

On ne parle pas de signalétique pour une maison,  mais Eileen Gray a le souci de bien guider le visiteur et c’est aussi le rôle plus prosaïque prévu par cette bonne hôtesse :  il n’est donc pas question de se diriger vers la gauche, voyez les mots E n t r é e  d e  s e r v i c e. Sur la boite aux lettres intérieure, Lettres montre qu’il n’est pas question d’hésiter à l’utiliser correctement.

Dans la grande pièce, les meubles modernistes se présentent, en toute liberté : la banquette semi-circulaire et la table à dessert et leur fin tube de métal, le tube lumineux, Bibendum et Transat sur le bleu Outremer du tapis Marine d’abord. (Un tapis des mêmes proportions sera exposé avec, tissé dans la laine, la désignation UAM 100 en vue de l’exposition de l’UAM à Paris). Le tapis Centimètre montre aussi ce qui est peut-être le chiffre I0. Il perd, à cause de la hauteur de la laine, la lisibilité des numéros alignés de la gouache du projet. Selon Peter Adam, le chiffre I0 sur ces deux tapis a trait à la dixième lettre de l’alphabet, comme dans le nom de la villa E-1027 qui se réfère au J de Jean.

Sur le mur Sud, Eileen Gray a punaisé une carte marine des Caraïbes. En marquant le papier au pochoir  INVITATION AU VOYAGE, elle y évoque le poème de Charles Baudelaire.  (sans l’article et son apostrophe). Un explorateur Henry Savage Landor l’avait courtisée quand elle était jeune. Elle aussi a voyagé, dès ses jeunes années en France et aux Amériques, en particulier au Mexique. Les caractères de BEAU TEMPS  accrochés très régulièrement sur un arc de cercle font partie du rêve. Née dans le Comté de Wexford  en Irlande, étudiante à Londres, elle a quitté la pluie pour venir jusqu’ici. En moins lisibles lettres blanches, le VAS-Y TOTOR de cette carte nous ramène dans le registre de son humour par ce surnom attribué à une de ses automobiles.

Au Nord, dans la niche dont le dessin sur le plan termine la longueur de la coursive, Eileen Gray a conçu un espace pour la sieste. Il est aussi possible de  dépanner un visiteur si la chambre d’amis est déjà occupée grâce à ce coin de repos en forme d’alcôve ouverte et à sa tête de lit pleine de ressources, supports de théière et de livre. O r e i l l e r s  l’inscription est lisible sur la porte en bois peint d’un petit placard. Il est question de vivre ici en totale autonomie. Elle y tient et le répète : «Nous avons voulu combiner cette pièce de façon que chacun des habitants puisse, à l’occasion, y trouver une indépendance totale et une atmosphère de solitude et de recueillement.» A l’époque il existe des villas plus spacieuses,  mais ici chacun doit pouvoir vivre de manière parfaitement libre. C’est bien son idée directrice d’architecte d’intérieur pour concevoir cette maison où elle accueillera sa nièce, l’artiste peintre Prunella Clough. Lui succèderont les amies de Badovici, des architectes venus travailler avec Le Corbusier, à partir du moment où elle préfèrera se retirer et construire Tempe a pailla, sa maison ‘’bien à elle’’.

Autre objet où il convient d’être pratique, un meuble à neuf tiroirs en matériau industriel perforé qui fait office de grande boite à outils situé face à sa chambre personnelle, dans son boudoir, disons plutôt son atelier, là où elle travaille en pleine lumière à sa table d’architecte installée bien au centre. Les lettres C L D F T R Se B E sont des lettres achetées toutes faites qu’elle a superposées devant chaque tiroir en aluminium perforé d’un tamis à grains provenant d’une minoterie. S’il serait vain de chercher à faire correspondre les lettres à des noms d’outils, ils expriment bien sa volonté d’ordre. (Dans une commode en bois en provenance de son appartement de la rue Bonaparte, chaque tiroir comporte aussi son étiquette d’écolier, à bordure bleue.)

En contraste,  petits  objets, mots inscrits en petites lettres blanches au-dessus d’une petite tablette supportant quelques menues affaires de toilette entre les miroirs de sa chambre personnelle paraissent dérisoires. La relative inutilité, la fragilité, l’inattendu de ces inscriptions nous rappellent la saveur de la poésie dadaïste. Dans la salle de bains, en haut du placard installé au-dessus de la porte,  valises ne surprend plus, pas plus que dans la cuisine les inscriptions de Garde-Manger et de couverts. Ces dernières montrent aussi avec quelle liberté elle s’attribue l’équilibre rigoureux de l’esthétique de De Stijl qui l’a inspirée pour ce meuble intégré au mur. Toutes ces ‘’apostilles’’ d’E-1027 ont disparu sauf la première. Et en plein air en haut de la pente du jardin, le nom de E-1027 s’est estompé à mesure que sur les étiquettes des plantes en pots, les noms latins s’effaçaient…

Selon le graphiste Gérard Guerre, ces caractères pris dans la police typographique dite Jeanneret ont été parfois un peu modifiés. Ils présentent aussi entre eux l’ajout d’un espace. Eileen Gray ‘’jouant’’ assez librement avec ces lettres sur des surfaces uniformes a aussi voulu renforcer leur lisibilité. Lectrice occasionnelle de la revue Novum GebrauchsGraphik, a-t-elle été inspirée aussi par l’activité éditoriale de Jean Badovici? Ils ont ensemble utilisé la technique du pochoir pour préciser les dimensions sur les plans de la villa E-1027 et fournir des explications. S  O  L  E  I  L  par exemple, indique les étapes de l’ensoleillement. Par le soin qu’elle a mis à utiliser ces caractères, on s’autorise à penser qu’ils apportent  une preuve de plus de l’intérêt d’Eileen Gray pour son temps et, dans cette optique, pour l’art graphique. On retrouve à E-1027 la double lecture qu’il est possible de faire de cette œuvre d’Eileen Gray : poétique et/ou fonctionnelle car son génie était justement de s’appliquer par esprit d’indépendance à rester inclassable.

Monica Baillon

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À DÉCOUVRIR

Sur le site de Cap Martin, il n’y a pas que Le Corbusier qui ait peint des fresques (sur les murs de la villa E-1027, dans son Cabanon et dans la chambre des Rebutato). Le patron de l’ Etoile de mer Thomas Rebutato dit Robert, est aussi un artiste et il a laissé sur les parois de son restaurant de très belles et encore méconnues peintures murales aux motifs maritimes.
Voilà ce qu’en dit son fils Robert, président de notre association:
“A l’Etoile de mer, partout les murs parlent. Dans le bar, orné des œuvres de Robert qui évoquent la mer et disent sa passion de la pêche qui stimule son imagination créatrice. Il forgera sa propre technique : un mélange de pigments, huile de lin et colle de poisson qu’il fabrique et qui a remarquablement résisté au temps ; des macaroni trempés dans la peinture et des moignons de pinceaux pour figurer les creux et les pleins et donner l’illusion des écailles et des bulles d’eau. Cette méthode, qui peut être qualifiée d’art brut, séduira le peintre Le Corbusier, qui encouragera Robert à poursuivre son travail. Celui-ci peindra une dizaine de formats d’environ 50 x 60 en contreplaqué, toujours sur le thème de la mer.
Pour les murs de la salle du bar, il utilisait une autre méthode, avec le même mélange, mais avec des tons plus délavés et un brossage plus fin : il laissait sa main découvrir dans les coups de brosse des formes et des visages, qu’il dessinait ensuite et complétait.”
Extrait de Trois aventures en Méditerranée, ouvrage à paraître en janvier 2013 aux éditions Archibook.

Les peintures de Thomas Rebutato font l’objet d’un inventaire réalisé par l’Association.

ph. R.Rebutato 2012

ph. R.Rebutato 2012

 

ph. P. Lacerenza 2012

ph. P. Lacerenza 2012

 

ph. C. Prelorenzo 2012

ph. C. Prelorenzo 2012

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Eléments de bibliographies

 

Eileen Gray, L’Etoile de mer, Le Corbusier. Trois aventures en Méditerranée, éditions Archibooks, Paris, 2013

Livre-3_aventures

Prix public : 19,90€ / Prix Adhérents : 18,50€ . Frais de port compris (France)

Commande et paiement à l’ordre de « Eileen Gray.Etoile de mer.Le Corbusier » à l’adresse suivante : Robert Rebutato – 6, rue Labie – F-75017 Paris

E.1027

E.1027 Maison en bord de mer, par Eileen Gray et Jean Badovici, architecte, 1ère édition Albert Morancé, Paris, 1929, réédition Imbernon, Marseille 2006.

Peter Adam, Eileen Gray. Sa vie, son oeuvre. Ed de la différence, Paris 2012

Philippe Garner, Eileen Gray. Designer and Architect, éditions Taschen, Köln, 1993

Brigitte Loye, Eileen Gray. 1879-1976, éditions Analeph/J.P. Viguier, Paris, 1984

Peter Adam, The adjustable table, E.1027, by E. Gray, éditions Verlag form, collection Designs classics, 1998

Le Cabanon

Bruno Chiambretto, Le Corbusier à Cap-Martin, éditions Parenthèses, Marseille, 1987

Le Corbusier et la Méditerranée, éditions Parenthèses/Musées de Marseille, Marseille, 1987

Le Corbusier, Interior of the Cabanon. Le Corbusier 1952 – Cassina 2006, éditions Trienale/Electa, Verona, 2006

Le Cabanon, éditions Marval, collection Littoral, 2000

Cap Martin

Nerte Fustier-Dautier, Cap-Martin. Architectures en bord de mer, éditions Actes Sud / Dexia Editions, Arles,  2007